Critiques à la théorie de l'attachement

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Critiques à la théorie de l'attachement

Message  harigato le Ven Juin 06, 2014 10:45 am

966]

Quelle validité pour la "théorie de l'attachement" ?
Notes de lecture à partir de l'ouvrage
Des idées reçues en psychologie, J. Kagan, Ed. Odile Jacob, Paris, 2000.




L'évaluation professionnelle des interactions au sein d'une famille et le repérage des dysfonctionnements possibles sont des actes fréquents dans la pratique de nombre d'assistants de service social, notamment ceux travaillant dans le cadre des missions ASE. S'appuyant sur des connaissances disciplinaires multiples, sa responsabilité est engagée dans chacun de ses actes. Les concepts qu'il utilise pour élaborer son analyse doivent donc être solidement étayés.
Or, dans la plupart des disciplines sur lesquelles s'appuie le travail social, la recherche vient remettre en question, compléter ou confirmer les savoirs. C'est le cas dans les sciences humaines, et par conséquent cela concerne très directement les intervenants du social. Rien de plus naturel. En apparence du moins. Car la simple interrogation d'une "évidence" provoque souvent des réactions défensives.
C'est un exercice de ce genre que nous propose Jerôme Kagan, dans son livre au titre explicite : Des idées reçues en psychologie. Enseignant cette discipline à l'Université Harvard (USA) et spécialiste du développement, l'auteur choisit de faire le point sur plusieurs thèmes à propos desquels nombre d'idées reçues sont véhiculées, dans le grand public comme chez les professionnels du médico-social : l'intelligence, la peur et l'angoisse, la conscience, le tempérament, le sens moral, et le déterminisme infantile. Nous nous arrêterons sur ce dernier point, analysé au chapitre II (pages 117 à 201), et plus particulièrement à la théorie de l'attachement, développée principalement par J. Bowlby. L'intérêt est double : il s'agit d'un travail portant à notre connaissance une série de travaux qui montrent les limites de cette théorie, permettant de réactualiser nos savoirs ; c'est aussi une approche anglo-saxonne du mode d'évaluation d'une théorie, très différente de celles traditionnellement à l'œuvre en France, longtemps marquées par l'approche clinique.
A lire, donc, ne serait-ce que parce que cette théorie est encore enseignée dans les formations professionnelles d'AS (mais aussi dans les enseignements de psychologie et de psychiatrie) sans que soit discutée la question de sa validité .

I La théorie de l'attachement

C'est dans les années 60 que cette théorie va séduire les psychologues comme les parents. A partir de ses observations et travaux, John Bowlby, psychiatre et psychanalyste, affirme que le lien qui unit le nourrisson à sa mère est la base sur laquelle s'élabore l'être en construction et plus précisément que "L'incertitude dévorante concernant la disponibilité des êtres dont on attend une réponse affective constitue la cause principale de développement d'une personnalité instable et angoissée."
Cette théorie sera bientôt soutenue par l'étude menée par Mary Ainsworth  que l'on peut résumer ainsi : une mère et son enfant de un an sont amenés dans une pièce qu'ils ne connaissent pas. Au bout d'un moment, la mère s'en va durant une à trois minutes, puis revient, puis repart, etc. Si l'enfant éprouve une inquiétude lorsque la mère part, mais se calme facilement lorsqu'elle revient, l'enfant est qualifié de "solidement attaché". Si l'enfant ne semble faire aucun cas du départ et du retour de sa mère, ou s'il devient très agité et ne parvient pas à se calmer malgré le retour de celle-ci, l'enfant est qualifié de "fragilement attaché" et on en déduit que quelque chose ne fonctionne pas dans la relation. D'après cette étude, l'irritabilité excessive régnant dans un foyer était le meilleur signe annonciateur d'un attachement fragile et réticent.
Le succès de cette thèse va être immense. De nombreux psychologues vont travailler à partir du socle constitué par Bowlby-Ainsworth. Les divers enseignements relatifs à l’enfance en seront imprégnés. Des femmes enceintes liront des poèmes destinés au foetus tout en écoutant de la grande musique afin qu’il soit sensible à la musique et à la poésie quand il sera grand . On observera parmi les tenants de la théorie de l’attachement, des conclusions et conseils encore plus radicaux : partant des observations sur le développement des animaux , M. Klaus et J. Kennell  réalisent une étude dont les résultats les amènent à soutenir que les liens de la mère à son enfant devaient se former dès les premières heures après la naissance, période critique pour que le développement s’effectue normalement. On imagine l’inquiétude suscitée par ces propos pour les mères qui avaient « manqué » ces premières heures...
On observera aussi des formes plus souples de reprise de la théorie de Bowlby, avec des auteurs relativisant la portée des premières expériences, tout en gardant l’idée que celles-ci structurent la personnalité future (Kagan, 2000 : 144-145).
Cependant, les principaux travaux étayant cette thèse font l'objet de sérieuses critiques.

II Limites des études de M.Ainsworth et Klaus-Kennell
Mener des recherches est une chose, obtenir des résultats de valeur en est une autre. Toute l’histoire des modes de connaissance est marquée par une amélioration continue des méthodes d’observation, d’évaluation, d’analyse des résultats, etc. Ainsi, pour qu’une étude apporte quelques éléments de savoirs, il est impératif qu’elle suive un protocole dont les biais possibles sont réduits au minimum, voire éliminés. Ainsi, le travailleur social, afin de limiter l’impact de sa propre subjectivité dans la perception et l’analyse qu’il a d’une situation, va solliciter le regard d’autres professionnels (à travers la convocation d’une Commission d'Aide à la Décision par exemple), provoquer ainsi un croisement qui permettra d’affiner le diagnostic social. Il peut aussi multiplier les rencontres avec les usagers concernés, afin d’opérer des recoupements entre ses différentes observations et données recueillies. Être dans le non-jugement ne peut rester au stade de la simple déclaration, aussi sincère soit elle : sans outil, ni méthodologie et instance qui permettent de prendre de la distance avec la situation, le non-jugement reste un voeu pieu. Il faut trouver des "garde-fou" pour éviter que notre subjectivité nous entraîne là où nous aimerions aller.
Il en va de même lorsque l’on mène un travail de recherche. L’obtention de conclusions valables nécessite une grande rigueur dans l’organisation et la façon de mener le plan d’expérimentation.
D’autre part, avec le temps et l’évolution des connaissances en terme de méthodologie, il y a une obligation à considérer avec prudence des travaux anciens. Ceux-ci ne sont pas forcement périmés ou caduques, mais cela peut être le cas. D’où la nécessité de les soumettre régulièrement au crible des connaissances nouvelles (notamment au niveau méthodologique). C’est un préalable à toute discussion sur les résultats.
Soyons clair : étudier l’interaction mère-enfant n’est pas chose simple. Il est par contre facile de donner une conclusion erronée à une expérience insuffisamment rigoureuse. Dans le cas qui nous occupe, un minimum de garantie est nécessaire :
- l’étude à partir d’un panel suffisant en nombre (sinon il est impossible de donner une portée générale aux observations). Le nombre ne confère pas ici une valeur seulement quantitative, mais aussi qualitative. En augmentant la valeur des résultats, il leur donne tout leur intérêt.
- des conditions d’expérience peu éloignées de la vie réelle. Il s'agit alors de ne pas déstabiliser les acteurs observés puisque ce sont bien des réactions significatives de la relation réelle que l'on cherche à repérer.

C'est principalement sur ces deux points essentiels (nombre de cas étudiés et conditions d'expériences) que "pêchent" les travaux soutenant la thèse de Bowlby.
L’étude de M. Klaus et J. Kennell n’a été menée que sur 28 femmes célibataires de condition modeste, panel ne garantissant pas la validité de la conclusion.
L’étude de  M. Ainsworth est elle aussi critiquable, et ce pour plusieurs raisons. La première est, comme pour l’étude précédente, une question de nombre de cas étudiés : 23 enfants au total, parmi lesquels seulement 7 étaient qualifiés de « fragilement attachés ». Deuxième critique, la durée et le lieu d’observation : pour chaque binôme mère-enfant, le temps total d’observation était de 30 minutes, le tout dans un lieu non connu à l’avance. Comment penser que cette observation puisse mettre à jour des faits psychologiques créés à partir de plus de six mille heures d’interaction entre les deux acteurs de ce système durant les 12 premiers mois ? J. Kagan continue en évoquant d’autres « problèmes » dans la réalisation de l’étude : les enfants excessivement craintifs par tempérament ; les enfants ayant été placés en crèche ou chez un tiers, et qui se sont habitués au fait que leur mère les laisse à un endroit non-familier auront moins tendance à pleurer lorsque leur mère s’en va (ils seront pourtant qualifiés de « faiblement attachés »).

Au-delà des critiques sur les biais de l’étude, des travaux récents vont à l’encontre de ceux de M. Ainsworth :
- l'observation  de couples mère-enfant au domicile familial durant la première année a conduit à la conclusion que le comportement des enfants en situation nouvelle (qu'il soit faiblement ou solidement attaché) était lié au tempérament de l'enfant.
- une autre étude  réalisée à partir d'un échantillon de plus de 1000 enfants répartis sur 10 villes différentes et portant sur divers modèles éducatifs et le comportement des enfants en situation nouvelles a donné des résultats en contradiction avec la théorie de l'attachement. Qu'ils soient gardés à la maison, placés à la crèche ou envoyés chez un parent pour la plus grande partie de la journée, les deux tiers de chaque groupe se comportaient comme s'ils étaient solidement attachés. Cela montre aussi combien l'expérience de laboratoire n'est pas en mesure d'évaluer la qualité de l'attachement émotionnel d'un nourrisson vis-à-vis de sa mère.
- D'autre part, plus de la moitié des travaux menés dans chacune des villes test n'ont mis en évidence aucune relation significative entre l'attention portée par la mère et la solidité de l'attachement de son enfant .

J. Kagan conclut : "Il y a donc plusieurs raisons de remettre en question l'affirmation selon laquelle le comportement d'un enfant d'un an en situation nouvelle reproduit avec précision la complexité de la relation émotionnelle de celui-ci envers ses parents au cours des douze premiers mois."  La théorie de Bowlby est donc bousculée, et pas seulement par les travaux exposés ci-dessus.

III D'autres faits contre la théorie
J. Kagan poursuit son état des lieux de la recherche en citant une série d'observations et d'études anciennes ou récentes dont les résultats contredisent l'affirmation de Bowlby. Quelques-unes sont présentées ci-après :
- En Hollande, la tradition voulait que le nourrisson soit placé dans un environnement austère selon le postulat qu'un tel environnement forge le caractère. Résultats : à l'âge de un an, une immaturité légèrement inférieure par rapport aux enfants élevés dans un cadre moins austère; à l'âge de cinq ans, "aucun effet psychologique  imputable à l'expérience précoce" .
- En Iowa (USA), des nourrissons placés en institution et recevant des soins d'une vingtaine d'adultes différents durant leur première année n'ont pas montré de différences avec un groupe comparatif d'enfants élevés "normalement" (comparaison entre la huitième et la dix-septième année) .
- Des jeunes enfants devenus orphelins durant la Seconde Guerre Mondiale furent adoptés par des familles américaines. Lorsque des psychiatres et psychologues les observent après leur départ du foyer adoptif, ils notent : "Le plus troublant, c'est que, à quelques exceptions près, ils n'ont l'air de souffrir ni de la froideur émotionnelle ni de la bienveillance indifférenciée dont parle Bowlby […]. Les résultats présents indiquent que, pour un enfant qui souffre d'une carence affective importante, les chances de s'en sortir existent, bien au-delà de ce que l'on avait jusque-là prévu."
- Mêmes observations sur des enfants ayant passé leur première année dans des orphelinats roumains (on se rappelle  les images terribles de ces enfants lorsque les images ont pu être diffusées, au lendemain de la révolution de 1989), adoptés par des parents anglais.

Des études longitudinales (suivant les nourrisson jusqu'à l'âge adulte) viennent renforcer les conclusions de ces travaux :
- 89 enfants, tous issus de milieux socialement identiques, ont été suivis dans l'Ohio (USA), à travers des observations chez eux, à l'école et en laboratoire. Le petit nombre d'entre eux qui a connu des troubles psychologiques graves à l'âge adulte ne pouvait pas être distingué des autres quant à leur vécu des deux premières années de leur vie.
- Chez un groupe de 600 enfants nés sur l'ïle de Kauai (archipel des Îles Hawaï) et suivis au-delà de leur trentième année, le critère le plus fiable pour prévoir d'éventuels problèmes psychologiques futurs n'était pas l'attachement mais le niveau social de la famille et les contraintes biologiques entourant la naissance (prématurité notamment).
- Une étude suisse sur 137 enfants ayant passé  leur première année dans une pouponnière où ils étaient peu stimulés et dont le personnel changeait souvent, ont été à nouveau examinés à l'âge de 14 ans. Une partie d'entre eux, ayant subi des actes de maltraitance ou vécu leur enfance avec des parents se disputant fréquemment, montraient des signes d'angoisse, étaient d'une sensibilité extrême. Par contre, ceux ayant vécu dans une famille accueillante, ne manifestait aucunement de signes d'angoisse, et ressemblaient à la majorité des enfants suisses élevés par des parents nourriciers depuis leur naissance.

Après une longue étude sur le développement d'enfants nés à Berkeley, Californie, Jean MacFarlane voit ses prévisions, fondées sur les caractéristiques de l'enfant pour connaître la future personnalité adulte, s'avérer généralement inexactes. Elle en conclu : "Il apparaît clairement que nous avons surestimé les éléments conflictuels et pathogènes et sous-estimés les éléments qui sont à l'origine de la maturation […] ; nous n'avions pas pressenti que des structures persistantes allaient être modifiées ou transformées pour donner des caractéristiques quasiment opposées ". Et pour le pédopsychiatre Michael Rutter, "les effets pathogènes de traumas précoces ne sont en aucun cas inévitables ni irrévocables […]; les témoignages plaident fortement contre les thèses stipulant que les premières expériences de la vie modifient de façon irrévocable le développement de la personnalité ".

J. Kagan continue sa démonstration par un chapitre consacré aux modes d'interprétation des expériences précoces par l'enfant, en citant alternativement travaux et témoignages. Faisant appel aux connaissances actuelles issues de la biologie, il  estime que "les tendances essentielles de l'individu dérivent des incertitudes persistantes vécues grosso modo au cours des douze premières années de l'existence, pas uniquement au cours de la première ou de la deuxième année" . Exit les sentences mille fois entendues du genre "à 5 ans, tout est joué !".

Mais la question qui nous intéresse ici, est non seulement celle de la validité de la théorie de Bowlby, mais aussi celle de son succès jamais démenti. Ce sera l'objet des deux prochains chapitres.

IV Pourquoi un tel écho pour la théorie de Bowlby ?
On imagine parfois que le succès d'une théorie est le meilleur garant, voire la preuve ultime de sa valeur. Hélas, les poubelles de l'Histoire sont remplies de théories qui à un moment ont rencontré un large écho et sont devenues les "vérités" de l'époque. Pour la thèse de Bowlby, J. Kagan propose plusieurs explications a son succès.
L'une des raisons essentielles serait  qu'il n'est pas difficile d'imaginer que le comportement du père et/ou de la mère puisse affecter l'enfant. Nous avons vu des enfants pleurer après avoir été punis, sourire après avoir été embrassés, obéir à une demande exprimée gentiment et désobéir à un ordre exprimé avec sévérité… "Dès lors, nous nous autorisons à croire, sans aucune preuve, que ce qui ressort psychologiquement de nos échanges est immuable ". Par contre, la manière dont les enfants interprètent ces échanges – et c'est le plus important – est plus difficilement interprétable. Hélas, "la tendance à attribuer une signification aux événements les mieux perceptibles conduit souvent à confondre la cause et l'effet ". En fait, la difficulté à repérer des événements subtils (mais pas les moins essentiels) nous amène à accorder la priorité aux événements les plus évidents.
Une autre raison du succès de cette théorie réside dans les conditions historiques particulières de son apparition. Dans les années 60, principalement dans les classes moyennes, on assiste à l'arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Les mères se mettent donc à travailler à l'extérieur, ce qui les obligent à confier leurs enfants à des personnes étrangères. Ceci constitue une rupture avec le mode de fonctionnement de la cellule familiale lors de la première partie du Xxe siècle, et bafoue l'idée que les nouveaux-nés doivent être élevés par leurs mères. L'affirmation de Bowlby viendrait alors "objectiver" un jugement moral, production culturelle de cette époque, ce qui facilite en retour son succès.


V Pourquoi cette théorie résiste t-elle si bien à la critique ?
Pour J. Kagan, la raison essentielle réside dans le fait que cette idée "engendre une impression de justesse qui s'accorde avec nos valeurs morales ". En effet, une grande partie des Américains et des Européens ont la "conviction morale que les soins prodigués à l'enfant par sa mère sont par nature préférables à ceux qui sont procurés par un autre adulte, quel qu'il soit". Le déterminisme infantile version Bowlby s'avère une hypothèse qualifiée par Kagan d' "affectivement satisfaisante". Ce qui contribuerait à nous maintenir éloignés des faits.
La deuxième raison qui amène à croire au déterminisme infantile, c'est que "cette idée ne tient pas compte du pouvoir qu'exerce l'origine sociale". Kagan rappelle à cette occasion que "l'un des rares acquis incontestables des sciences sociales, c'est que la catégorie sociale permet d'anticiper les risques d'échec scolaire, de violence criminelle, le choix de la profession et les symptômes physiques ou mentaux ". Et de préciser que "les études longitudinales d'enfants confirment (l') hypothèse […]" que "la classe sociale de la famille est un meilleur critère permettant de prévoir la profession et le caractère du futur adulte que son profil psychologique lorsqu'il avait deux ans ". "On veut se persuader que la société est ouverte et égalitaire, et qu'elle ne sépare pas les classes sociales par des barrières rigides. Reconnaître le pouvoir de l'origine sociale équivaudrait à remettre en cause ce principe éthique ".
Troisième raison, cela permet de réduire le rôle du hasard, toujours difficile à appréhender.
Quatrièmement, cette version du déterminisme apparaît comme matérialiste puisqu'elle suppose que les transformations du cerveau apportées par les premières expériences ne disparaissent pas.

Enfin, une des conditions de cette "résistance" à la critique, et qui dépasse très largement la question de l'attachement, est propre à la psychologie elle même. J. Kagan donne ainsi des exemples d'incohérences importantes dans le discours de tenants de la théorie de Bowlby, notant que "de telles incohérences sont fréquentes dans des domaines scientifiques comme la psychologie, qui reposent sur des preuves fragiles ". Pour mieux expliquer cette différence fondamentale entre la psychologie et des sciences dites exactes, Kagan rappelle que si l'eau d'une casserole ne se mettait plus à bouillir après avoir été placée durant une heure au-dessus d'un feu, il faudrait réexaminer les lois physiques traitant de l'état gazeux; si un chat donnait naissance à des porcelets, nous remettrions en question les principes de l'hérédité; si les individus ne vieillissaient plus, nous remettrions en cause la théorie du métabolisme cellulaire, etc.
Lorsque l'on pose la question à propos de la psychologie, "on s'aperçoit hélas qu'il n'existe aucune anomalie susceptible de menacer les principes fondamentaux valant dans ce domaine". "Le manque d'accord entre cliniciens, expérimentateurs et spécialistes de sciences humaines pour savoir quelle est ou quelles sont les qualités les plus étroitement liées à telle ou telle expérience précoce conduit aussi bien à rejeter la position déterministe qu'à l'impossibilité d'en prouver la justesse". D'où un manque de précision qui laisse "la voie libre à l'affirmation vague selon laquelle les expériences précoces façonnent l'avenir de l'adulte."

VI Conclusion
Pour finir, l'auteur réaffirme combien l'affirmation de Bowlby lui paraît discutable, d'autres indicateurs plus pertinents devant être pris en compte. Il ajoute que cela "ne signifie pas que les événements des deux premières années sont sans aucune influence. Cela veut seulement dire qu'un enfant de deux ans renfermé, farouche, anxieux, élevé dans un environnement incertain reste malléable, si certains changements bénéfiques se produisent tandis qu'un enfant de deux ans souriant, solidement attaché, éveillé n'est pas à l'abri de connaître l'angoisse si sa vie prend une mauvaise tournure.[…]Les événements des premières années placent l'enfant, au départ, sur une voie bien particulière, mais elle présente un nombre extraordinairement élevé d'intersections."

Avertissement
Dans la rédaction de cette synthèse, nombre d'éléments intéressants abordés par J. Kagan ont été laissés de côté : l'état des connaissances actuelles sur le développement cognitif et affectif de l'enfant ; l'importance de l'ordre de naissance ; l'identification à une classe sociale, au groupe ethnique ou sexuel ; l'époque historique où la période de l'adolescence est vécue ; etc.

Discussion
Il s'agit ici de poser "en vrac" quelques réflexions inspirées par la lecture de cet ouvrage.

La question de la prudence face à de nouvelles ou anciennes théories apparaît comme centrale, celle de la nécessaire réactualisation des savoirs aussi. Mais comment y parvenir ? La formation initiale comme la formation continue peuvent-elles satisfaire cette exigence dans la mesure où interroger des savoirs nécessite avant tout  des outils d'analyse de l'information, du média qui nous la fait parvenir. Si une information est prise telle quelle (comme une vérité figée), si elle est reconnue comme valable sur la base du simple argument d'autorité, ou parce qu'on est simplement séduit par une idée, nous risquons de faire des erreurs importantes dans nos analyses et évaluations. Or, le public du service social a le droit d'avoir affaire à des professionnels possédant des outils valides et des pratiques pertinentes. A une époque où les savoirs proviennent notamment d'études (phénomène qui devrait aller en s'amplifiant) de valeurs inégales, un minimum de connaissances méthodologique et expérimentales semble devenir un atout important pour les travailleurs sociaux.

Si ce livre s'appelle Des idées reçues en psychologie, il implique qu'existent Des idées reçues en travail social. L'avantage de cet ouvrage est de venir les chambouler, tout en nous permettant de réfléchir sur celles que nous adoptons, qui ne sont pas des vérités ultimes. L'approche anglo-saxonne remet bien des pendules à l'heure. Un autre ouvrage  paru récemment, et reprenant les travaux sur la question, montre les limites du primat de l'éducation parentale dans la socialisation des enfants et souligne l'importance des pairs. Ironie de l'histoire : ce sont les anglo-saxons, dont les systèmes sont marqués par l'individualisme et le libéralisme, qui viennent rappeler à la vieille Europe que la responsabilité des individus-parents est en général moins en cause dans le développement des enfants que la société où il vit et d'autres variables difficilement maîtrisables (comme la forte composante génétique de l'autisme, découverte qui rend caduques les théories de B. Bettelheim, lequel affirmait que le dysfonctionnement de la relation mère-enfant était à l'origine de la maladie ). L'analyse sous le seul angle psychologique des situations familiales, dans laquelle nous sommes culturellement inscrit, est à revoir. Non pas pour "jeter le bébé avec l'eau du bain" ,  mais pour mieux évaluer au quotidien au profit des citoyens ayant à faire avec nos services. Cela nous permettrait sans doute de mieux discerner les compétences familiales existantes, et "d'instruire à décharge" .

Au vu des travaux récents, trois points complémentaires m'apparaissent alors comme primordiaux dans la formation à l'intervention évaluative auprès des familles : la capacité de mener à bien la distanciation du travail social vis à vis de l'approche "psychologisante" (processus en cours même s'il a du retard par rapport à d'autres pays), valoriser l'idée de capacités des familles, et replacer l'analyse des besoins et l'interpellation du politique parmi nos priorités.


Montpellier, le 11 mars 2001
L. Puech, assistant de service social.
Section Languedoc-Roussillon de
l'Association Nationale
des Assistants de Service Social (ANAS)

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harigato

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